Mon avis : "
Écrire, ces dernières années, m'a permis d'exister. Des articles et des reportages. Des nouvelles et des éditoriaux. Beaucoup plus qu'un travail, écrire à coïncidé avec ma vie même. Ceux qui pensaient m'obliger au silence en me faisant vivre dans des conditions impossibles se sont trompés. Ce que j'avais à dire, je ne l'ai pas tu, je ne l'ai pas perdu. Mais ça été une vraie lutte, quotidienne, un corps-à-corps silencieux, comme un combat fantôme. Écrire, ne pas me taire, c'était ne pas me perdre. Ne pas m'avouer vaincu. Ne pas désespérer."
Ces phrases sont celles qui ouvre
La Beauté et l'Enfer ; et tout est dit. Roberto Saviano remercie ses lecteurs, ceux qui ont rendu son livre dangereux ainsi que tous ses propos. Ces lecteurs qui en lisant, parlant, ont permit au livre d'être traduit dans 43 langues, de devenir un film et une pièce de théâtre. Ces lecteurs qui ont fait que la mafia l'a condamné à mort. Gomorra sort à 5.000 exemplaires en 2006, et est traduit en français l'année suivante. Au départ comme le dit l'auteur, les mafieux n'y ont pas prêté attention. Après tout on avait déjà écrit des livres sur la camorra. Mais deux ans plus on condamne Roberto Saviano à mort (on dira même qu'il sera mort avant que noël soit passé), le contraignant à quitter sa ville, sa famille, et à vivre sous constante protection policière. Le condamnant à la solitude. Mais pour autant être condamné à mort ne l'effraie pas :
"A chaque interview, dans tous les pays où mon livre a été publié, on m'a toujours demandé :"Mais vous n'avez pas peur ?"
Question qui, de toute évidence, se réfère à la peur d'être tué. Je réponds aussitôt "non", et je m'en tiens là. Je me dis parfois que les gens ne me croient pas. Pourtant, c'est ainsi. Vraiment. J'ai ressenti et je ressens toutes sortes de peurs, mais la peur de mourir, je ne la ressens presque jamais. Ma plus grande peur, celle qui me tourmente, est qu'ils parviennent à me diffamer, à détruire ma crédibilité, à couvrir de boue ce pour quoi je me suis battu et que j'ai chèrement payé."
On essaye aussi de le discréditer. De le faire passer pour un fou, un plumitif avide d'argent, de renommée. On le traite de menteur, on lui tourne le dos ; on dit qu'il n'est pas l'auteur de ses articles, de son livre, de ses nouvelles. C'est de cela dont l'auteur a le plus peur ; de perdre sa crédibilité, de ne plus être écouté. Car il écrit pour que les choses changent, ou tout du moins pour que les gens changent et ne permettent plus ce qu'il se passe en Italie, mais dans le monde entier. Comme il le dit dans
Siani, journaliste authentique dans la deuxième partie de l'ouvrage
: "À partir des éléments qu'il a trouvées sur le terrain ou des faits, Giancarlo Siani a ouvert de nouvelles pistes. Son travail se fondait sur une analyse de la Camorra en tant que phénomène de pouvoir, et non en tant que simple phénomène criminel. Ainsi les conjectures, les hypothèses devenaient, dans ses articles, des outils pour comprendre les connivences entre Camorra, industrie et politique."
Il craint par dessus tout d'être diffamé, comme Anna Politkovskaïa, journaliste et écrivain russe assassiné en 2006 et qui s'échinait à montrer les dessous du pouvoir de Poutine, de la guerre en Tchétchénie. Il craint de ne plus être écouté.
Mais quiconque n'a serait-ce que lu cette introduction, comprend que l'auteur ne ment pas. Quand on lit ces mots, quand on ressent l'émotion que Roberto Saviano nous transmet, on sait qu'il dit la vérité. Quand on ne cesse de s'interroger en lisant ces textes, quand on a tellement de choses en tête qu'il faut reposer le livre pour réfléchir, quand on ressent le besoin irrésistible d'écrire et de faire partager ce qu'on ressent à cette lecture, on sait que ce ne sont pas ici les délires d'un fou, mais les paroles d'un sage. Écrire, c'est mourir dit-il. Mais écrire, c'est aussi vivre. C'est aussi réveiller les gens bien installés dans leur confort comme nous le sommes tous, écrire c'est faire entendre sa voix et faire peut-être, changer les choses.
Ce livre est un recueil de tout ce qu'a pu écrire Roberto Saviano durant cinq ans, depuis qu'il est obligé d'écrire dans des "
hôtels, dans des maisons inconnues et sombres". Il y a des articles de journaux, des éditoriaux, deux textes inédits (
Le danger de la lecture ;
Ecrire, c'est mourir) ; le tout rangé dans cinq parties différentes : Sud, Hommes, Business, etc. On y parle de Beauté et d'Enfer. La Beauté c'est Petrucciani, ce fantastique pianiste de jazz mais pas seulement, c'est ce joueur de football, ce sont ces boxeurs italiens. L'Enfer c'est la camorra, les morts, les journalistes diffamés, les innocents tués. L'Enfer c'est la pourriture qui ronge l'Italie et qui envahit le monde sous couvert de commerce. La pourriture c'est l'infiltration de la mafia partout, pour tout. C'est une infiltration qui tant qu'elle ne fera pas de morts, en France par exemple, dont on ne parlera pas, dont on ne se souciera pas (Il en parle plus longuement dans une édition de La grande librairie en 2008, vous pouvez visionner la vidéo sur le site de France 5).
L'Enfer c'est cette première nouvelle/article :
"Les responsables ont des noms. Ils ont des visages. Peut-être même une âme. Ou peut-être pas. Giuseppe Setola, Alessandro Cirillo, Oreste Spagnuolo, Giovanni Letizia, Emilio Di Caterino, Pietro Vargas mènent une sorte de guérilla extrêmement violente. Ils tiennent leur légitimité des parrains en cavale, Michele Zagaria et Antonio Iovine, et se cachent dans les environs de Lago Patria. Entre eux, ils doivent se prendre pour des combattants solitaires, des guerriers qui font payer les autres, ultimes vengeurs d'une des terres les plus malheureuses et les plus violentes d'Europe. C'est certainement ce qu'ils se racontent.
Mais, en réalité, Giuseppe Setola, Alessandro Cirillo, Oreste Spagnuolo, Giovanni Letizia, Emilio Di Caterina et Pietro Vargas sont des lâches : des assassins sans aucun génie militaire. Pour tuer, ils vident frénétiquement leurs chargeurs ; pour se remonter à bloc, ils se shootent à la cocaïne et s'imbibent de Fernet Branca et de vodka. Ils tirent sur des personnages désarmés, qu'ils cueillent par surprise. Ils n'ont jamais affronté d'hommes armés. Ils trembleraient devant eux, au lieu de quoi ils fanfaronnent quand ils tuent des gens sans défenses, les plus souvent des personnes âgés ou des jeunes garçons".
Je dois bien avouer que je ne suis pas fan de foot, ni de boxe. Mais quand c'est Roberto Saviano qui le raconte, on ne peut pas s'empêcher d'être sensible aux destins de ces hommes, même si on n'entend rien à leur discipline. On voit bien que ces textes, ceux qui étaient publiés à l'origine dans des journaux, sont en quelques sortes calibrés pour ce format. On a aussi les noms inconnus, les dates, les chiffres. Mais le tout dosé et offert au lecteur avec talent, tellement qu'il est curieux d'en savoir plus et qu'il se documente.
Mais ce qui est le plus troublant dans tout cela c'est la voix de l'auteur. C'est cet homme, cet être humain qui se dessine derrière les mots et que l'on apprend à connaître. Cela a beau ne pas être une autobiographie, on apprend aussi sûrement à le connaître que si c'était le cas. C'est cet écrivain de 29 ans qui nous parle. Qui nous montre le monde tel qu'il est, tel qu'il le voit, tel qu'il le vit. C'est troublant, et terriblement passionnant. J'ai été émue en lisant ce qu'il avait ressenti en se rendant chez les Nobel, comme si moi aussi j'avais ces papillons dans le ventre et je tentais d'inspirer l'air que Albert Camus, Isaac Singer, etc ... comme si j'étais moi aussi sur l'estrade devant ces vénérables académiciens, et comme si je pensais ne pas savoir quoi dire.
"
Les lumières s'éteignent complètement et je reste là, immobile, dans le noir. Et brusquement, je décompresse, et dans un tourbillon, je revois tout. Toutes les journées passées dans une pièce, les coups de poings contre les murs, la méfiance à l'égard de tous, la sensation que tout le monde ment et trahit. Les insultes, les accusations : trop exposé, pas assez exposé, peu exposé, tout est bidon, tout est fabriqué, ceux qui, sans vergogne, disent que j'aurais mieux fait de me taire, que je l'ai bien cherché, que je suis un petit malin, que beaucoup de gens vivent comme moi, que je ne me plaigne pas, que c'est de ma faute, je suis une star, je suis une merde, une canaille, un plagiaire. Les inscriptions sur les murs, les crachats dans la rue, et tous les gens qui ont disparu à la première difficulté, les amis prompts à juger mes absences alors qu'ils jouent à la Playstation, leurs paresses justifiées par la difficulté de trouver du travail. Et tout de suite après, je pense à toutes les paroles réconfortantes, à toutes les invitations à dîner que je n'ai pas pu accepter, aux petites vieilles qui allument des cierges à saint Antoine pour me protéger, aux signatures, aux étreintes et aux larmes, aux lectures sur les places publiques, à la presse internationale, et aux écrivains du monde entier qui ont tenu à me défendre et à ceux d'entre eux qui sont venus ici pour recevoir le prix Nobel. Et là, dans le noir, j'essaie encore de respirer à pleins poumons cette odeur d'humidité et de bois qui semble avoir conservé la présence de tous ceux qui ont été primés dans cette salle."
Ceux qui pensent trouver là un roman, une unité de temps, de lieux, se trompent. Ce sont des articles, des éditoriaux, un discours de Nobel. Mais ce sont des moments de vie, des pensées comme reliées entre elles par le fil invincible de la vérité et du besoin de la raconter. De la liberté qu'on essaye d'enlever, des mots qu'on essaye d'étouffer mais qui parviennent tout de même à se faire entendre et qui deviennent dangereux.
Je n'ai pas été touché pareillement par tous les textes, comme je l'ai déjà dit certains parlaient de sujets que je ne connaissais pas, auxquels je ne m'intéressais pas plus que ça. Mais je suis amoureuse de l'écriture de Roberto Saviano, de sa façon de nous montrer sa réalité, la vérité, son

combat. J'accueille chacune de ses phrases comme un délicieux cadeau, comme autant de perles de vérités et de sagesses que je peux accepter.
En deux mots : Je n'ai pas mis ici tous les extraits que je voulais, je n'ai pas non plus dit tout ce que je voulais, tout cela est déjà bien assez long. Mais s'il faut que vous ne reteniez absolument qu'une chose, ce sera celle-ci : lisez ce livre !
Livres à lire :
-
Un monde à part / Journal écrit la nuit, Gustaw Herling.
-
Tchétchénie, le déshonneur russe / La Russie selon Poutine, Anna Politkovskaïa.
Traduit de l'italien par Marguerite Pozzoli.