Je vous parlais il y a peu de temps de
la mutilation qu'avait subi Tom Sawyer aux Etats-Unis, et c'est dans
un article du Nouvel Obs' présent sur internet dans sa section littérature que je retrouve du matériel à jaspiner.
Il est question d'une nouvelle traduction du
Gatsby le magnifique de Fitzgerald. Je précise que je ne l'ai pas encore lu. Bref il est question d'une nouvelle traduction. Jusque là tout va bien. C'est bien de retraduire, d'essayer de mieux coller au texte et de combler les charcutages possibles (comme on a pu le faire avec
Fondation d'Asimov, qui est seulement disponible intégralement depuis peu) et comme on devrait le faire avec Harry

Potter, qui, j'ai découvert à ma grande surprise, a parfois été changé par le traducteur (je suis déçue à un point). Sauf que le titre a changé, en anglais
The great Gasby, maintenant chez Garnier-Flammarion
Gatsby tout court. Et le bas blesse quand la traductrice justifie son acte :
" Pour la romancière, Fitzgerald
lui-même était mécontent du titre, auquel il imputait l’insuccès commercial du livre.
« A la fin, il disait seulement “Gatsby”. J’ai donc été, de mon point de vue, fidèle à Fitzgerald. Ça va aussi dans le sens d’une certaine efficacité, et on est frappé aujourd’hui de voir, quand on le lit en version originale, à quel point le livre est vivant, moderne, proche. » "
C'est Fitzegerald qui n'aimait pas son titre.
C'est lui qui a décidé de ne pas le changer a priori. Le traducteur n'est pas un réécriteur (néologisme), c'est
un passeur. Il doit transmettre le texte de l'auteur avec le vocabulaire le plus adapté à la façon dont l'auteur l'a choisi. Il ne doit pas se dire que sous prétexte que l'auteur n'aimait pas son titre, il a la latitude de le changer. Le traducteur n'est pas écrivain. Il n'a pas le droit de modifier le texte en fonction de ce qu'il pense être le mieux.
Puis ensuite :
« La version Liona datait de 1945, celle de Tournier, de 1976. Même cette dernière avait vieilli. Bizarrement, le français de Tournier n’est plus exactement le nôtre, alors que l’anglais de Fitzgerald n’a pas bougé. Quand Gatsby meurt, Fitzgerald écrit “Son of a bitch” en guise d’épitaphe. Dans la version Tournier, ça donne: “Pauvre bougre”. Ce n’est pas ça. Moi, j’ai mis “enfoiré”, parce que c’est ce qu’on dirait aujourd’hui. Au risque d’apparaître vieillot à mon tour, dans vingt ans. »
Qu'une traduction vieillisse c'est normal. C'est parce que le texte d'origine était ancré dans son époque qu'il "vieillit" (on va dire en général) et que forcément quelques décennies plus tard on ne parle plus exactement de la même façon. C'est normal. Lire un texte du 19
ème c'est comme une plongée dans un monde nouveau, avec ses codes, son vocabulaire, ses tournures. C'est vieillot certes, ce n'est pas "moderne". Même lire Henry Miller aujourd'hui fait vieillot. Mais c'est la vie. La traduction n'a pas a évolué au fil du langage. La traduction doit retranscrire au plus près la langue de l'auteure
telle qu'elle se disait à son époque et non pas choisir celle qui parlera le mieux au lecteur contemporain.
La traduction de Tournier était mauvaise pour ce "
Son of bitch" on est bien d'accord. Mais justifier sa retraduction par le fait que ça a vieillit est faux. On change sa traduction parce qu'elle n'était pas adaptée au texte d'origine. Pas parce qu'on ne dit plus
pauvre bougre de nos jours. On ne pourrait même pas dire qu'il faudrait mettre "
fils de pute" qui serait la traduction littérale aujourd'hui, il faudrait lire le texte et comparer rétrospectivement avec tout le vocabulaire utilisé. L'époque, l'auteure. Le traducteur doit transposer au mieux, parce qu'on ne peut jamais rendre parfaitement la voix d'un auteur/texte, on doit s'efforcer de rendre la voix du texte avec les outils que l'on a, au mieux, au plus près, au plus juste. Et non pas se cacher derrière de fausses explications.
Les lecteurs font intrinsèquement confiance au traducteur. C'est grâce à lui qu'il peut découvrir des textes coréen, russe, italien, anglais ou allemand. Il ne peut pas vérifier si dans le texte en cyrillique on dit bien la même chose ou si on a coupé des passages. Alors il fait confiance. Et quand un traducteur se permet l'odieuse liberté de mettre le texte à sa sauce je suis écœurée.
Ajout : 100choses m'a fait une remarque très pertinente et je vais la citer pour compléter mon billet : "
Cela dit, après avoir discuté avec les différents protagonistes, tout n'est pas à mettre sur le dos du traducteur. L'éditeur a aussi une grosse responsabilité sur les modifications apportées, en imposant par exemple un nombre de pages pour la VF, avant même que le traducteur n'ait reçu le texte (d'où les coupes plus que nombreuses dans certains ouvrages, HP par exemple, puisque tu en parles et puisque j'ai justement eu l'occasion de parler avec éditeur et traducteur), ou en estimant que certains termes ne peuvent figurer dans la version française car ils sont trop complexes (pierre philosophale, par exemple) ou "choquants" (cf l’épisode de friends ou les filles récupèrent leur appart')."
Citations tirées de l'article de Didier Jacob.
Le Nouvel Observateur - 27 janvier 2011.
Gatsby, Francis Scott Fitzgerald traduit de l’anglais par Julie Wolkenstein, POL, 280 p., 16 euros.