Sévère, Régis Jauffret.
Publié en 2010.
Challenge ABC 2010 - S.T.A.R
Résumé : Je l'ai rencontré un soir de printemps. Je suis devenue sa maîtresse. Il m'a initiée au maniement des armes. Il m'a fait cadeau d'un revolver. Je l'ai abattu d'une balle entre les deux yeux.
Mon avis : J'avais adoré Lacrimosa, à défaut de pouvoir utiliser un autre terme, et je comptais bien continuer à découvrir l'auteur avec Clémence Picot par exemple, mais Sévère s'est imposé à moi. Ce roman s'inspire de faits réels, en l'occurrence la mort du banquier Edouard Stern en 2005 (ne m'en demandez pas plus, jusque quelques minutes auparavant je ne savais même pas quand cela avait pu se passer, et je n'ai pas spécialement envie de me documenter), et la famille a attaqué le romancier pour non respect de la vie privé. Je rappellerais à des fins purement informatives que le romancier avait parfaitement le droit de s'inspirer de ce qu'il voulait (après tout Stendhal a bien fait de même pour Le rouge et le noir ...), qu'il a réglementairement précisé dans son introduction qu'il n'avait pas fait un récit, ni une description du crime, qu'il ne cite aucun nom et date (si ce n'est 2005 et encore pas pour la date du meurtre) et qu'en gros il n'a pas commis de délit (en fait les cours de droit c'est pratique). Que la famille avait laissé passer un roman documentaire, des articles plus insultants mais que parce que Sévère allait être adapté au cinéma, ça a fait tilt dans leurs petites têtes ... alors je peux comprendre que les enfants du banquiers aient pu être choqué, sauf que ... euh le roman n'a rien avoir avec le vrai crime. Pour le coup la situation initiale est la même, le banquier est assassiné par sa maîtresse, mais Régis Jauffret regarde derrière le masque de la réalité pour trouver la genèse du crime, il sort ses pinceaux d'écrivains ; il invente, il brode, il tisse la toile d'un récit passionnant, dérangeant, étrange : "Je suis romancier, je mens comme un meurtrier." Ils ont surement eu peur que les pauvres lecteurs naïfs croient lire la vérité sur la mort du banquier et qu'ils pensent du mal de ce grand homme ...
Bon je dois bien avouer que j'ai eu du mal à rentrer dans ce roman ; malgré moi je me suis laissée parasitée par le bruit de fond de l'inspiration de Régis Jauffret ; je n'ai pas pu au premier moment me laisser happer par l'écriture, particulière, belle, de l'auteur. Je ne sais plus vraiment à vrai dire ce qui me gênait, peut-être un peu le fait que les transitions temporelles sont régulières et pas forcément bien marquées. Mais j'ai fait une pause et en reprenant le récit le lendemain un déclic s'était fait et j'ai dévoré la fin du roman. Il faut oublier le crime à la base, suivre la narratrice sans nom, suivre ses pensées, suivre sa confusion, suivre ses souvenirs. Se plonger dans l'histoire et se dire qu'il n'y a que dans un roman où l'on en vient à plaindre et à comprendre une meurtrière et sa victime (le personnage de la victime qui est un beau ... salaud ? Oui je pense que c'est assez poli pour le personnage ... du roman). C'est en fait une vraie "légende" que ce banquier ; un chasseur de grand gibier, un magnat de la finance, un adepte de pratiques sexuelles extrêmes, cruels, menteurs, dangereux. Et sa maîtresse se place pas mal aussi, traumatisée par une enfance particulière, amoureuse du banquier, tentant de justifier son crime, cherchant des explication, d'oublier, de se souvenir. Mais aussi ... comment dire pas "méchante" parce que ça ne reflète pas le personnage, mais plutôt dans ses limites, détachée de certains choses, triste, je ne sais pas vraiment, elle ne semble pas elle-même savoir. Dans une ambiance un peu à la Hell de Lolita Pille, enfin pour la niveau social des personnages, les fêtes bizarres, même si ce n'est pas ... enfin je ne compare pas les deux.
Je ne saurais pas vraiment décrire en fait ce qui m'a passionné, c'est l'écriture de Régis Jauffret qui ensorcèle, c'est l'histoire particulière qu'il parvient à démonter pour nous montrer son envers du décors. C'est un tout ... je me dis que si j'étais bibliophile (encore une maladie bizarre) j'aimerais collectionner les livres interdits (bon on peut aussi collectionner des poches), les beaux livres interdits ... des relieurs cuirs, du vélin (ok c'est écoeurant comme matière mais c'est quand même la classe).
En deux mots : Il faudra que je relise ce livre pour être emportée du début à la fin et ne plus me laisser parasiter par le fait réel à la base. Ne vous y trompez pas, c'est un roman, intéressant, passionnant, étrange, attirant, mais bien un roman, car : "Personne n'est jamais mort dans un roman. Car personne n'existe dedans. [...] Ne croyez pas que cette histoire est réelle, c'est moi qui l'ai inventée. Si certains s'y reconnaissaient, qu'ils se fassent couler un bain. La tête sous l'eau, ils entendront leur cœur battre. Les phrases n'en ont pas."
Extrait : " Les histoires d'amour sont des des planètes privées, elles se volatilisent quand leurs habitants les ont quittées. Elles obéissent à des lois inconnues du reste de l'univers. Inconnues, même de deux qui l'habitaient. Je suis la rescapée de cette planète biffée de la galaxie d'un coup de feu. On m'a jugé au nom de lois qui n'étaient pas les nôtres au moment du crime."





