Le vice de la lecture, Edith Wharton.
Publié en 1903.
Challenge Le nez dans les livres.
L'auteure : Edith Wharton (1862-1937) est une romancière américaine. Née dans une famille aisée, elle voyagera en Europe pendant son enfance avant d'être atteinte de la typhoïde et de passer près de la mort. Elle garde de sa convalescence une souvenir horrifié et dira souffrir de peur chronique longtemps après. En cause un recueil d'histoires pour enfants qu'elle aurait lu à cette période et qui aurait influencé son imagination.
- Kerfol et autres histoires de fantômes -
Mon avis : Lorsque j’ai découvert le billet de George sur sa lecture du Jeudi, j’ai eu envie, plutôt que de réagir au propos développé, de lire l’ouvrage en question pour voir « vraiment » ce dont il pouvait s’agir. Car entre lire l’avis d’une lectrice et « ressentir » l’œuvre dans sa globalité sous la plume de l’auteure il y a un abysse. Du coup ce soir même en quittant le travail je me suis dirigée vers Gibert Joseph où j’ai eu la joie de découvrir ce très court opuscule en occasion (moins de 30 ripuscules pages pour le texte de Wharton). Et je suis contente de l’avoir lu, car non seulement je l’ai trouvé très intéressant, mais en plus ça me permet de donner mon avis (ce qui vous l’avouerez est absolument délicieux).
Edith Wharton ose classer les lecteurs et donner son avis sur ce nuisible qu’elle nomme le lecteur mécanique. Classer des lecteurs ouvre en effet plusieurs champs de discorde : le fait de penser savoir comment les gens lisent, d’en décrire les défauts, et surtout d’amener le lecteur à se demander où il se positionne. Lecteur-né ou lecteur mécanique ?
Le lecteur mécanique est pour elle : « vénéré comme un modèle de perfection. « J’aurais aimé lire comme vous le faites », déclare le novice sans lettres à cet adepte du superfétatoire, et notre lecteur, accoutumé aux encens de la déférence sans réserve, envisage tout naturellement son occupation comme un remarquable exploit intellectuel. Se forcer à lire – « lire par volonté » - n’est pas plus lire que l’érudition n’est la culture. Lire est vraiment un réflexe ; le lecteur-né lit aussi inconsciemment qu’il respire ; et pour pousser l’analogie plus avant, lire n’est pas plus une vertu que respirer. Plus on confère à l’acte du mérite, plus il en devient stérile. »
Le lecteur mécanique serait donc celui qui lirait « pour lire », pour dire qu’il lit, pour prendre cet air pénétré et s’exclamer outré « mais vous n’avez pas lu La recherche ? » et lui de n’y avoir rien compris, ressenti. Mais en même temps qu’elle définit sa bête noire, Wharton fait un très bel éloge du lecteur-né, celui qui ne se glorifie pas de lire et ne le fait que par nécessité, que parce qu’il est happé par les textes et ne peut faire autrement que de passer sa vie plonger dans des volumes. Et qui ne s’arrête pas au consensus stérile d’opinions de la masse fade et spongieuse des lecteurs mécaniques.
Autre crime de lèse-majesté, Wharton parle de meilleurs et piètres lecteurs. Le tocsin de la gentillesse et du miel résonnent alors et l’on accuse Wharton d’opinions bourgeoises et arriérées (elle, elle qui a si bien moqué et mit en évidence ces lectrices pétries de certitudes et d’opinions bourgeoises dans Xingu). Si je ne suis pas forcément fan de la terminologie qu’elle choisit d’utiliser, je ne trouve pas son propos faux. Je ne suis pas forcément d'accord avec sa vision du lecteur, et l'espèce de mission qui pèse sur ses épaules, mais l'on est pas obligé d'être d'accord avec ce que dit un livre pour le lire et en discuter.
Elle développe également une autre thèse, qui celle-là m’a plus interrogé (les autres m’ont aussi intéressés, mais celle-là m’a interpellé par son côté novateur). « Pourquoi serions-nous tous des lecteurs ? Nous ne sommes pas censés être tous musiciens, mais lecteurs nous devons tous l’être, voilà pourquoi ceux qui ne peuvent lire avec inventivité lisent mécaniquement […] Lire n’est pas une vertu, mais bien un art, et un art que seul le lecteur-né peut acquérir. Le don de lire n’est pas une exception à la règle selon laquelle tous les dons naturels ont besoin d’être cultivés par la pratique et la discipline ; mais sans aptitude innée, la formation sera vaine. »
J’avoue que son analogie avec le musicien est parlante ; ne dit-on pas de ceux qui ont travaillé des années pour être musiciens mais qui n’ont pas le talent, cette étincelle innée d’émotion, que leur musique ne véhicule rien, que même jouant une partition sublime ils ne parviennent pas à transporter l’auditeur ? Pourquoi en effet en serait-il différent du lecteur ? Sans l’étincelle, sans le besoin irrépressible de lire, le lecteur qu’en est-il de lui ? Un être mécanique qui lit parce qu’il faut le faire. Et non pas quelqu’un qui a cela dans le sang, qui y pense, qui l’aime, qui voyage dans la toile mentale qui s’est tissé entre ses différentes lectures au fil des années.
Son ton encore une fois, tranchant dirons-nous, peut brusquer et vexer. Voir fâcher. Mais j’ai du mal à m’emporter sachant que cette idée vient son amour de la littérature et de son envie de la défendre contre ce qu’elle voit la scléroser et la rendre toujours plus imbécile.
Edith Wharton en donnant à voir au monde son lecteur-mécanique a la parfaite excuse pour parler de l’autre, du lecteur-né, celui qu’elle aime, qui lit par passion, par nécessité (ce qui va de paire avec celui qui lit pour s’évader, découvrir d’autres réalités, voyager). Je ne vais pas vous commenter chaque idée de l’auteure, d’autant que certaines me semblent moins intéressantes que celles explicités plus haut, et puis le texte est très court, il se lit rapidement, mais se savoure. La langue qu’Edith Wharton est belle, riche, travaillée et je l’aime de plus en plus.
En deux mots : Un petit texte très intéressant même si je ne partage pas forcément sa vision du lecteur ; son côté piquant et annonciateur de
discussions me plaît (j’ai l’esprit volontiers jaspineur). L’écriture d’Edith Wharton est toujours un plaisir et je sens que je vais lire sous peu le recueil de nouvelles que j’ai acheté d’elle cet été.
Extrait : « Il est évident que le lecteur mécanique, tenant chaque livre isolément pour une entité suspendue dans les limbes, manque tous les chemins parallèles et les raccourcis. Il est comme un touriste qui passe d'un « site » à l'autre sans rien regarder qui ne soit recommandé dans le Baedeker. Des délices du vagabondage intellectuel, de la poursuite improvisée après une fugace allusion, suggérée parfois par la tournure d'une phrase ou par la simple essence d'un mot, il n'a pas la moindre conscience. Avec lui, le livre suffit : l'idée d'en user comme la clé d'harmonies non préméditées, comme d'une fuite dans quelque paysage choisi par l'esprit, dépasse son entendement. »
Traduit de l’anglais par Shaïne Cassim.





